REDEMPTION

Itinéraire d'un enfant cassé

Rédemption raconte sous forme d'un récit la vie de Karim Mokhtari, ancien détenu des prisons françaises. Le projet est né en 2009 de la rencontre de Karim et Charlie. Une amitié sincère entre les deux personnes permet à Karim de parler pour la première fois de son histoire sans rien transformer, ni rien cacher. Pendant deux ans, et à travers des centaines d'heures d'enregistrement, Karim raconte son parcours incroyable, et Charlie le retranscrit sur le papier. 

 

Petit à petit, Rédemption prend forme. Karim y raconte tout. Son enfance de misère. Sa plongée dans la délinquance, qui le conduira un jour à commettre une terrible erreur. Son arrestation. Ses six années de prison. Les bons et les mauvais choix qu’il y a fait. Les rencontres, les prises de conscience et les efforts qui lui ont permis de sortir avant l’heure. Et enfin, la réinsertion fulgurante qui lui a donné, quelques années après sa sortie, le courage de parler de son parcours, et la volonté de faire changer les choses. 

 

Nous nous connaissions déjà depuis plusieurs mois quand cette idée folle nous est venue. Ecrire un livre. Rien que de l’imaginer, cela nous donnait le vertige. Et pourtant, plus nous y pensions, plus cela devenait une évidence parce que le parcours de Karim était trop incroyable, trop bouleversant pour ne pas être raconté.

 

Aucun de nous deux n’imaginait à ce moment-là que ce serait le début d’une incroyable aventure humaine. Des centaines d’heures passées ensemble, autour d’un dictaphone, à remuer le passé, à fouiller dans les souvenirs, à remonter le cours d’une vie, pour la retranscrire page après page sur le papier…

 

Tout ce travail, nous ne l’avons pas fait pour la gloire, ni pour la polémique, mais pour passer un message essentiel : l’homme est capable de changer. De s’améliorer. Cela doit nous apporter l’espoir et l’envie de construire, ensemble, une société plus juste. 

EXTRAITS DU LIVRE

Partie 1, chapitre 2

Le mitard était une cellule froide et sombre, sans la moindre ouverture sur l’extérieur. On ne pouvait rien y faire à part des pompes, des abdos, et attendre la bouffe. Les surveillants ne me laissaient en sortir que pour deux promenades quotidiennes d’une heure à peine. À peine le temps de dégourdir mes jambes ankylosées. Le reste du temps, je ne pouvais que me torturer les méninges. Le manque de nicotine me faisait souffrir. La pauvreté des repas m’affaiblissait. Incapable de distinguer le jour de la nuit dans cette cellule où le néon diffusait vingt-quatre heures sur vingt-quatre une lumière blafarde, je ne parvenais jamais à me reposer vraiment. Avant d’aller me coucher, je devais rendre mes vêtements au surveillant. Puis je dormais nu. J’apprendrais plus tard que cela servait à éviter que les détenus ne se pendent en utilisant leur chemise ou leur pantalon. Cet endroit puait la mort à plein nez.

Je passais des heures entières, immobile, à regarder dans le vide, perdu dans mes réflexions. Un jour, en sortant de mes pen­sées, mon attention se porta sur les inscriptions éparpillées par­tout dans la cellule. Parmi les messages, pour la plupart assez inintéressants, une phrase écrite au stylo disait : « Si tu veux fumer une clope, suis les flèches. » Je découvris à côté du message une première flèche qui me guida rapidement vers une deuxième. Ce petit jeu de piste m’occupa un moment, car les flèches étaient parfois bien dissimulées. Au bout du chemin, je finis par repérer une écaille dans le mur. En glissant un doigt à l’intérieur, je trou­vai une feuille à rouler, des miettes d’un vieux tabac tout sec, un morceau de grattoir et une tête d’allumette.

Cette découverte, aussi futile soit-elle, apporta un rayon de soleil dans ma journée. Je me surpris à remercier du fond de mon coeur cet illustre inconnu qui, par solidarité pure, m’avait laissé ce cadeau. Je roulai minutieusement ma cigarette. Je me munis ensuite du grattoir et de la tête d’allumette, que je manipulai comme une relique sacrée car je ne pouvais pas me permettre de la casser. Le morceau de bois qui me permettait de la tenir était minuscule. Je me brûlai les doigts le temps d’allumer ma clope. Elle avait un goût vraiment immonde. Pourtant, je ne me souvins pas d’avoir déjà autant apprécié une cigarette.

 

Partie 1, chapitre 5

Une nuit, Didier me réveilla en me tirant par les cheveux et me traîna jusqu’à mon armoire.

––Habille-toi, on a besoin de toi tout de suite !

––Pourquoi faire ? répondis-je, apeuré.

––Ferme ta gueule, sale bougnoule de merde, et mets tes fringues ! Prends ce que tu as de plus noir !

Je m’habillai en vitesse et Didier m’emmena à travers la cour jusque sur la chaussée où stationnait une fourgonnette noire. Le froid me transperçait la peau. En regardant derrière moi, je décou­vris ma mère sur le palier. L’inquiétude sur son visage accrut mon affolement.

––Monte là-dedans ! m’ordonna Didier en désignant la porte arrière.

L’intérieur de la fourgonnette était aménagé uniquement de deux bancs latéraux sur lesquels siégeaient deux Gitans que je ne connaissais pas. L’un d’eux me jeta un regard glacial pendant que l’autre scrutait le canon de son pistolet automatique en le tournant lentement dans tous les sens. La vue de l’arme me donna un frisson dans le dos. Ce n’était pas la première fois qu’on agitait un calibre sous mes yeux, mais la peur gardait la même intensité à chaque fois.

––Vas-y, p’ti raclo, monte, grouille-toi ! me lança celui qui tenait le revolver.

À peine avais-je refermé la porte que le camion démarra. À travers la grille qui nous séparait de l’avant du véhicule, j’aperçus Tony, le Gitan le plus roublard du camp, qui tenait le volant pen­dant que Didier lui donnait des instructions pour le trajet.

––Faut qu’tu suives la nationale sur deux kilomètres, après tu prends à droite.

––T’es sûr que c’est pas un furieux, le gadjo d’en face ? demanda Tony.

––Nan, t’inquiète, j’te dis je le connais. C’est de la famille de ma femme. J’ai déjà fait le plein un tas de fois là-bas, y’a rien qui peut nous mettre dedans.

––Qui c’est qui le gaze ?

––Moi. J’le connais. Je sais comment il va réagir.

Je compris que nous partions braquer le frère de ma mère dans sa station-service. Comment Didier pouvait-il être aussi fourbe ? Ma mère était-elle au courant ? Pourquoi allait-on voler de l’argent à notre propre famille ? Les questions brûlaient mes lèvres, mais je me forçais à rester silencieux car je ne voulais pas risquer d’aggra­ver mon cas. Je ne savais toujours pas quel rôle ils me réservaient, et je tremblais de peur à l’idée que des armes allaient être utilisées.

––Où il est, le p’tit raton ? 

C’était la voix de Didier. Il amena son visage près de la grille.

––Alors, tu pisses dans ton froc ?

––Non…

––T’as intérêt. Parce qu’on a besoin d’toi pour faire le guet. Tu vas rester au bord de la route et tu t’planques sur le bas-côté. Nous on s’ra juste à côté. Si tu vois des gyrophares, tu gueules tout c’que tu peux gueuler, OK ?

––Vous allez le tuer ? demandai-je d’une voix tremblante.

Didier me regarda avec mépris.

––T’es vraiment qu’une flipette de bougnoule de merde, toi… On va tuer personne. Sauf peut-être toi, si tu fais pas c’qu’on t’dit. Vas-y, Tony, prends à droite maintenant.

Quelques kilomètres plus loin, Tony gara la fourgonnette sur l’espace de gravier qui longeait la route, à cinquante mètres de la station-service.

––Vas-y, sors ! lança Didier. T’oublie pas, si tu voies un truc louche, tu cries !

 

Partie 1, chapitre 6

Malgré mes séances de sport, depuis que ma formation était terminée, l’ennui me rongeait. Je me résolus à postuler pour tra­vailler à l’atelier, malgré mes réticences. Au moins, j’occuperais mon temps à faire quelque chose, et je rapporterais un peu d’ar­gent. D’après ce que je savais, la paie de base était de deux cent cinquante francs le mois, soit une exploitation pure et dure, mais bon, c’était toujours ça de pris. Et puis, si je ne supportais plus le travail, je pourrais l’abandonner à tout moment.

Le premier jour, je suivis le mouvement dans la rotonde jusqu’aux portiques de sécurité, aux côtés de détenus de toutes sortes : jeunes, vieux, pointeurs, camés qui, à peine arrivés, prirent chacun leur poste dans les grandes chaînes de montage de pochettes cartonnées pour ranger les dossiers. Je fus affecté à un poste avec trois autres personnes. On m’expliqua brièvement que je devais coller deux par deux les feuilles de carton déjà encollées par un autre, qui seraient ensuite pliées par un troisième et sanglées par un quatrième. Un tapis roulant acheminait toutes les pièces à assembler au fur et à mesure de la production des chaînes précédentes.

––Pas de relâchement, pas de pause ! me précisa un surveillant.

––Pas de pause ? Même pas moyen de boire un p’tit café deux minutes ?

––Si je te chope en train de glander, tu repars direct chez les inoccupés, compris ?

––Pff… c’est bon, j’ai capté.

Je constatai rapidement qu’aucune échappatoire à cette règle n’existait vraiment. Autour de moi, les autres ne quittaient pas leur boulot des yeux pendant sept heures de suite. Certains buvaient tout de même un peu de café qu’ils rapportaient, mais ils se cachaient et vidaient d’un coup le contenu de leur tasse déjà refroidie avant de se remettre illico au travail. Impossible également d’aller pisser. Il fallait prévoir de le faire avant de venir, pendant la pause de midi ou en revenant le soir. Il n’y avait le temps de rien, ni de discuter, ni même de penser, tant le travail s’enchaînait. Mes doigts se recouvrirent rapidement d’une couche de peau morte qui leur donnait un aspect protubérant, accentué par la colle noircie qui les enveloppait et que je passais chaque jour plusieurs minutes à laver.

Je travaillai pendant un mois à ce poste et reçus comme je m’y attendais une paie ridicule de deux cent cinquante francs. Je m’amusais à comparer ce salaire au prix de location d’une télévision – deux cent trente francs – pour constater qu’on nous donnait tout juste de quoi supporter ce quotidien de misère en s’abrutissant chaque soir devant des émissions de variétés. Avec la différence, vingt francs, il restait de quoi s’acheter quatre paquets de clopes. Et, d’après ce que j’observais, la plupart des travailleurs se contentaient effectivement de cette petite routine : atelier, télé et clopes. Avec ça, ils avaient de quoi ne pas voir passer le temps jusqu’à leur sortie. Je postulai ensuite pour travailler au massicot, un poste qui me paraissait plus intéressant car moins routinier, et dont l’exi­gence de précision me rappelait la menuiserie. Le responsable de ce poste partit pour devenir contremaître à l’atelier voisin et je pus prendre sa place. Ma paie passa à trois cent vingt francs par mois.

Le massicot me laissait le luxe de certains temps morts, quand les fournisseurs tardaient à livrer les nouveaux stocks de matière première. Je profitais alors du panorama que m’of­frait mon poste surélevé par rapport à l’atelier pour regarder les détenus travailler. J’éprouvais systématiquement le même dégoût en observant cette fourmilière dans laquelle les hommes se confondaient avec leurs machines, répétant inlassablement les mêmes mouvements au service d’une productivité maxi­male. On exigeait simplement d’eux qu’ils arrivent à supporter la routine, la cadence de travail acharnée et les réprimandes au moindre écart, le tout pour toucher une paie plus de vingt fois inférieure à ce qu’ils auraient gagné à l’extérieur pour le même boulot. C’était l’exploitation de l’homme par l’homme poussée à l’extrême. Nous laissions tout ce qui faisait notre humanité au portique de surveillance, à l’entrée de l’atelier. Ici, tout ce qui intéressait nos employeurs n’étaient que notre chair, nos muscles, notre capacité à produire. Rien n’était pensé pour nous. Le salaire et le travail proposés n’offraient aucun véritable intérêt. Sauf pour l’administration pénitenti­aire, et les entreprises qui avaient noué un partenariat avec elle. L’exigence d’efforts de réinsertion pour obtenir une condition­nelle et la nécessité d’argent pour payer ses parties civiles contrai­gnaient les détenus à accepter n’importe quelles conditions de travail. Ceux qui revendiquaient la moindre amélioration pou­vaient tout aussi bien faire leur paquetage pour retourner aux inoccupés. La pénitentiaire profitait de cette pression pour tirer les conditions de travail vers le bas. L’argent généré par l’exploi­tation des détenus remplissait ses caisses et celles des entreprises partenaires, qui achetaient la production à très bas prix.

Pour toutes ces raisons, je ne pus me retenir de sourire quand, dix jours plus tard, l’atelier brûla dans un immense incendie. Personne ne sut s’il s’agissait d’un accident ou d’un acte criminel. Pour ma part, j’y voyais une forme de justice. La revanche des exploités.

––L’atelier, c’est une énorme hypocrisie, me confirma plus tard Sergio lors d’une promenade. En surface, c’est un moyen d’occu­per les détenus de manière utile. Ça leur permet même de dire qu’ils les aident à se réinsérer. Mais en vrai, c’est comme une sorte d’esclavage moderne.

––C’est clair…

––Quand tu creuses un peu, tu comprends que c’est la même partout. Pour préparer ta réinsertion, t’essayes d’actionner des leviers, et puis tu t’aperçois qu’ils sont tout rouillés, ou cassés. Tu veux réapprendre à bosser ? Viens à l’atelier, tu vas apprendre un taf de merde, sous-payé, et t’auras qu’une envie en sortant, c’est de reprendre les braquos. T’as besoin d’aide psychologique ? Y’a personne, par contre on peut te filer des cachetons pour que t’oublies tes problèmes.

––Tu trouves pas qu’c’est dégueulasse, quand même ? J’veux dire, on est là parce qu’on paye notre dette. D’accord. Mais au départ c’est pas marqué dans le programme que tu vas prendre des coups de rangers dans les côtes, comme Bachir, ni que ton codé­tenu ça va être un toxico qu’a le sida, ou un pointeur qu’a violé des petites. Comment tu veux revenir à une vie normale, après ça ?

––Cherche pas, mec. Ici, c’est la poubelle de la société. C’est juste là qu’on met les déchets. Tout le monde s’en fout de savoir si on les recycle.

 

Partie 1, chapitre 8

Quand je me réveillai, j’eus la sensation étrange que mon corps flottait au-dessus du sol. Mes yeux ne distinguaient que des formes grossières, et mon cerveau embrumé n’arrivait pas à faire le point. Il me fallut deux minutes pour retrouver mes esprits et réaliser que j’étais maintenu à l’horizontale par cinq surveillants qui me tenaient les jambes, les bras et le cou. Ils me transportaient dans le couloir vers la promenade du mitard, où je reconnus quelques Gitans qui venaient sûrement d’être évacués.

Je m’attendais à ce qu’ils me jettent dans la promenade avec les autres, mais au lieu de cela, ils m’immobilisèrent, pivotèrent mon corps, et celui qui me tenait le cou me tira par les cheveux pour me forcer à relever la tête. Je vis le surveillant Schumann à deux mètres de moi, cette fois sans son masque, qui me dévisa­geait haineusement. Il fléchit les jambes comme s’il se préparait à sprinter. Son expression de visage se raidit encore. Il fit deux pas rapides dans ma direction tout en armant son poing, qu’il envoya de toutes ses forces dans ma mâchoire. Ma tête pivota à quatre-vingt-dix degrés. Je fus sonné pendant quelques secondes. L’espace d’un instant, je ne sentis plus rien, sinon une vive douleur dans la mâchoire et le sang qui s’écoulait de ma lèvre percée. Je ne distinguais plus ce que préparaient les surveillants, mais j’arrivais encore à les entendre.

––Les gars, pas ici ! Y’a trop de monde ! On l’emmène à l’infir­merie !

C’était la voix de Schumann. Ses propos me glacèrent le sang. Ils avaient un parfum de mort. « Y’a trop de monde » sous-entendait qu’ils voulaient agir sans témoin, et donc qu’ils prépa­raient contre moi quelque chose de brutal. Je craignais de devenir le nouveau Bachir.

––Lâchez-moi ! Lâchez-moi, bordel ! criais-je en me débattant comme un animal pris au piège.

Je ne voulais pas mourir comme un chien, tabassé par les surveillants. Je ne voulais pas qu’un médecin légiste corrompu apprenne à ma famille que je m’étais suicidé dans ma cellule, alors que j’aurais passé mes derniers instants à hurler sous les coups de ces enfoirés.

Les cinq surveillants se mirent en mouvement. Ils trottinèrent dans les couloirs en me portant. Celui qui me tenait le cou me donnait des coups de poing au visage.

––Lâchez-moi, bande de chiens ! hurlais-je désespérément.

Je me débattais comme une anguille en torsadant mon corps pour tenter de leur faire lâcher prise. Si je parvenais à me déga­ger ne serait-ce qu’un bras, je pourrais contre-attaquer. Mais leur étreinte était solide. Ils ne me laissaient aucune chance de bouger.

Nous arrivâmes devant une grande porte en acier qui fermait le couloir, et les surveillants s’arrêtèrent. Je voulus parler mais je reçus un coup de poing dans la mâchoire qui me stoppa net. Puis quelqu’un tira mes cheveux pour que je relève la tête.

––Allez, on y va !

Le groupe courut vers la porte encore fermée. J’eus tout juste le temps de comprendre que j’allais servir de bélier avant que mon arcade ne heurte de plein fouet la serrure en acier. La douleur m’atteignit jusqu’à l’intérieur de l’os. Je hurlais tandis qu’un filet de sang commençait à perler autour de mon oeil.

 

Rédemption est disponible en librairie et 

 

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Charlie CARLE